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Lettre inédite de Condorcet

La lettre de Condorcet à Horace-Bénédict de Saussure se trouve à la Bibliothèque Publique et Universitaire de Genève, Ms Saussure 8, vol. 219-221; il en existe une copie manuscrite par Edmond Pictet (Ms Saussure 13, vol. 49-50) et une copie dactylographiée (Ms Saussure 223/2, p. 1). Nous modernisons l'orthographe et la ponctuation, et omettons les quelques corrections mineures que comporte l'original.

Ce 4 avril 1774. Paris, rue Louis le Grand.

Vous avez sûrement oublié, Monsieur, un jeune géomètre qui accompagnait M. d'Alembert dans son dernier voyage à Genève, mais il n'a pas oublié ni vos bontés pour lui ni les belles expériences que vous lui avez fait voir.gif Il vient d'entendre parler d'un projet que vous aviez donné pour la réforme du collège de votre ville, il n'a point perdu un moment pour se le procurer et pour le lire, et il vous prie de recevoir avec bonté ses remerciements du plaisir que vous lui avez fait, et ses observations.

Il n'y a pas longtemps que dans un grand royaume de l'Europe on proposait sérieusement de former un nouveau troupeau de moines pour lui confier l'éducation de la jeunesse, et les fauteurs de ce projet prétendaient qu'il était impossible que les enfants fussent bien élevés par d'autres que par une horde monacale. A Genève vous avez d'autres idées, aussi faites vous imprimer vos projets, vous ne craignez point que les hommes éclairés de l'Europe entière vous jugent, tandis que dans le royaume dont je vous parle, les zélés restaurateurs d'une institution fanatique se cachaient dans l'ombre, ne s'appuyaient que sur l'intrigue, et n'osaient ni se nommer ni avouer leur projet. Puisse le votre réussir comme le leur a échoué, puissiez vous recueillir la gloire et les bénédictions de vos concitoyens, comme ils ont recueilli le ridicule et l'opprobe.

Je trouve que vous vous pressez trop de faire apprendre la mythologie aux enfants. Cependant cela doit dépendre du temps où ils commenceront le catéchisme; car je crois qu'il faut bien se garder surtout de ne faire apprendre à la fois qu'une seule mythologie. Il me semble que cela ne devrait pas entrer dans la partir sérieuse de l'éducation mais dans la partie des lectures amusantes. Ce point a toujours été trop négligé. On a trop fait aux enfants un devoir de tout ce qu'ils apprennent.

Les exercices moraux que vous proposez seraient excellents, ils me paraissent former les partie la plus importante mais aussi la plus difficile de votre projet. Vous n'insistez pas assez, du moins à ce qu'il me semble, sur ces difficultés. Ni la fable ni l'histoire ne me paraissent devoir entrer dans l'éducation, mais seulement des fables et des histoire détachées que les enfants puissent entendre, qui ne leur donnent pas de fausses idées, qui ne leur inspirent pas une curiosité dangereuse. Il y a tant de massacres, d'incestes, de débauches dans l'histoire de tous (les) anciens peuples, qu'il faudrait surtout cacher aux enfants celle des temps héroïques ou patriarcaux. La confection d'un livre rempli de traits historiques propres à chaque âge, et écrits de manière qu'il n'y eut aucun mot que les enfants ne pussent entendre me paraît presque au-dessus des forces ou plutôt de la bonté humaine. Car il faudrait se donner des peines incroyables pour faire un livre qui paraîtrait plat à tous les lecteurs.

La manière dont vous proposez de suivre l'étude de l'histoire naturelle ne me paraît pas celle qui convient aux enfants. Je ne voudrais leur parler d'aucune division des méthodistesgif que lorsqu'ils seraient déjà fort avancés. Ce qu'il (y) a autour de Genève d'animaux, de plantes et de végétaux suffirait pour faire un excellent cours d'histoire naturelle. Ce qu'il faut d'abord apprendre aux enfants, c'est à voir. On pourrait leur faire remarquer la forme extérieure des différentes substances, leurs propriétés, leur faire voir les expériences de physique les plus simples, avec un ordre qu'on leur cacherait, et ne leur dire que dans les deux dernières de leurs six années qu'il y a des sciences appelées histoire naturelle, physique et chimie.

Je pense que le meilleur secret pour conserver les moeurs des jeunes gens est de multiplier les exercices du corps. S'ils ne sont jamais assemblés en récréation que pour faire quelque exercice violent, s'ils ne se couchent jamais que fatigués de leur récréation, ils n'auront pas le temps de se corrompre, surtout à Genève, où les moeurs sont pures en général, où ils ne sont pas élevés comme chez nous par des bigots imbéciles ou par des débauchés hypocrites, où enfin on ne tiendra pas trois cents jeunes gens renfermés sous la clef, et entassés les uns sur les autres. Si un de vos écoliers devient homme, il sera amoureux de la fille de son voisin et voudra l'épouser. Au lieu que dans nos tristes collèges, il est nécessité de contracter un vice.

Telles sont, Monsieur, les premières réflexions que la lecture de votre ouvrage m'a inspirées. Je vous les ai écrites comme elles se sont présentées parce que je compte sur votre indulgence. J'ai l'honneur d'être avec la plus haute estime et l'attachement le plus inviolable, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

Le M(a)r(qui)s de Condorcet.



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Jean-Bernard ROUX
Collège de Saussure
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